« Chéri-chéri », le jeu des différences (Le Parisien, 07/11/14)

A 65 ans, Philippe Djian nous plonge dans l’univers de Denis, qui se travestit la nuit pour gagner sa vie, au grand dam de ses beaux-parents.

 

Philippe Djian va un peu plus loin à chaque roman. Dans Chéri-Chéri, il imagine l’histoire d’un quadra qui écrit le jour et fait le travelo la nuit. Une double vie que son héros, prénommé Denis, justifie par la dureté de la condition d’écrivain. A l’en croire, il se produirait sur scène au cabaret L’Ulysse, habillé en femme dans un spectacle chanté et dansé, afin de pouvoir payer son loyer en doublant son maigre salaire d’auteur et de critique littéraire… Mais ce choix du travestissement n’a évidemment rien d’anodin. Car ce Denis confesse « un trouble plaisir, un plaisir irremplaçable » à se vêtir chaque soir en « putain » avec des sous-vêtements affriolants.

Un roman dans l’air du temps

Pour pimenter le récit, Djian a voulu que ce Denis soit un hétéro vivant en couple avec une jeune femme, Hannah, qu’il décrit comme une « poupée Barbie à gros seins » ! Et, pour couronner le tout, Denis et Hannah vivent juste au-dessus de l’appartement de ses parents à elle, Paul le mafieux et la pulpeuse Veronica, qui n’arrivent pas à se faire au comportement de leur gendre… Bref, voilà une intrigue de théâtre de boulevard, à l’outrance plaisante. On sent que Djian s’amuse à se jouer de ces codes-là. Mais si cette littérature décoincée vaut le détour, c’est aussi parce qu’on la sent imprégnée de l’air du temps. A la télé, Catherine et Liliane, les deux secrétaires du « Petit Journal » de Canal + font rire toute la France. Et les séries qui ont envahi les écrans donnent le tempo à sa narration.

En outre, ce roman gentiment délirant et parfaitement scabreux peut se lire comme une fable moderne sur l’attrait de la transgression et le prix à payer dans notre société pour ceux qui se risquent à assumer des choix périlleux… Au fond, on peut prendre ce livre comme une invitation, pas gnangnan, à accepter la différence, à faire preuve de tolérance, à l’heure des manifs contre le mariage pour tous. Après une vingtaine de romans, Philippe Djian, 65 ans, relève avec brio le nouveau défi qu’il s’est lancé. Jamais de clichés, un joli paquet de fulgurances, des dialogues impeccables et des scènes un peu trash traitées avec humour : ce Chéri-Chéri improbable nous embarque. Il s’achève sur cette ultime assertion de Djian : « Tout ça n’est qu’invraisemblable et pure vérité. » On ne saurait mieux dire !

François Vey, Le Parisien, 07/11/14

 

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Une réflexion au sujet de « « Chéri-chéri », le jeu des différences (Le Parisien, 07/11/14) »

  1. Ça c’est génial : un journaliste qui passe outre ce que ne cesse de répéter Ph. Djian, à savoir qu’il se fout complètement des histoires y compris celles qu’il invente, et qui présente ce roman uniquement sous l’angle de son histoire et qui dit quelque chose d’intéressant, en plus.
    Alors que tant d’autres restent le cul entre deux chaises, la langue et l’écriture oui c’est bien beau c’est tout à votre honneur mais tout de même l’histoire, mais pour de vrai vous avez voulu dire quoi… Non ? Ah bon, alors on parle de quoi finalement. Ce en quoi Ph. Djian les laisse gentiment patauger.
    Et les interviewes de se découper scolairement : une partie écriture, rapide, en général à la fin, histoire de faire plaisir à l’auteur qui y tient mordicus(1/3), une partie histoire, là ils essaient de se la jouer détachés Non, non nous non plus l’histoire ne nous intéresse pas (2/3), et le reste Mais quel est donc la partie autobiographique ? Censée être la partie insolente et provoc.
    Lui, ce monsieur François Vey y va direct, pas de quartier, un roman c’est une histoire. Point final. Et il tire les conclusions de cette histoire, jusqu’au bout. Finalement il dit plus de choses.

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