« Carcassonne », par Philippe Djian

Carcassonne

Ce texte est paru initialement dans un livret édité par les éditions Electric Unicorn (format CD, 12×12, 50 pages), vendu par la librairie de Carcassonne dans laquelle Stephan Eicher exposait ses collages à l’occasion de la sortie de son album. Ces différents collages sont reproduits à l’intérieur du livret, accompagnés de photos de Thierry Rajic.

carca1

« Carcassonne, Hôtel de la Cité, 2 h. du matin.

Je ne me souviens jamais du numéro de sa chambre. Je n’ai qu’à suivre les câbles déroulés dans les couloirs, suspendus dans la cage d’escalier et rampants sous les tapis brodés de fleurs de lys. Parfois, ils transpercent le plancher, crèvent les plafonds du dessous, traversent les cloisons ou rentrent par une fenêtre dont on a brisé un carreau. Cela donne à cet hôtel un charme étrange, une ambiance un peu trouble. L’établissement est fermé. Le personnel est d’humeur facétieuse et se tient prêt à vous servir une coupe de champagne à n’importe quelle heure de la nuit.

On entend des femmes chanter, de bon matin, tandis qu’elles passent l’aspirateur. Si elles me rencontrent la nuit, elles se proposent de m’accompagner jusqu’à la chambre de Monsieur Eicher. Elles imaginent que je me suis perdu et me font la conversation en me guidant le long des câbles. J’ai la douce impression d’être là pour finir mes vieux jours. Les hôtels de luxe sont de parfaits endroits pour mourir.

Je lui soumets cette réflexion et nous en discutons un moment. Puis nous parlons d’autre chose. Hier, nous avons évoqué les effets de la Tramontane sur l’humeur des femmes, plus précisément sur l’humeur des nôtres. Ce soir, nous allumons chacun un Cohiba et échangeons nos impressions sur le fameux Cahier Noir de Joë Bousquet.

Théoriquement, nous sommes là pour travailler, tous les deux. Mais nous avons beau nous enfermer dans cette chambre et avoir tout ce qu’il faut sous la main, nous ne trouvons jamais le temps de nous y mettre.

Le matin, je me penche à ma fenêtre. Il se penche à la sienne et nous convenons d’une longue ballade dans les environs, peut-être Queribus, Peyrepertuse ou Aguilar ou encore Montségur si le temps reste clair.

Quelquefois, si j’entends de la musique, je vais voir ce qu’il fabrique. Et c’est le moment qu’il choisit pour s’accorder une pause. Il m’entraîne à l’écart, il me dit qu’il y a des problèmes, qu’il ne parvient pas à obtenir ce qu’il veut, qu’il se retient de ne pas casser quelque chose. Je lui réponds que j’éprouve ce genre de sentiments lorsque j’écris un livre et que je ne vois pas pourquoi il aurait la vie plus facile. Surtout qu’il est plus jeune que moi.

Depuis des heures, le vent est si violent qu’il ne peut enregistrer. Selon moi, il y en a pour des jours, mais je ne fais pas de commentaires. Il se lève et me dit  » Viens voir… Regarde là, mets ton doigt…!  » Effectivement, je sens quelque chose : un petit courant d’air frais, de la taille d’une aiguille, qui se glisse à la jointure d’un carreau. Nous décidons d’enregistrer les subtiles variations de son sifflement. Cela peut toujours servir.

L’autre soir, nous avons eu des chants d’oiseaux et les cloches de l’église. A Boston, c’était le chant des baleines et à Florence, celui des rossignols et des rumeurs de la plazza Michelangelo. Nous n’avons jamais réussi à travailler sérieusement, tous les deux. A Engelberg, il me promenait dans la montagne, me forçait à emprunter les téléphériques au fond desquels j’agonisais.

De temps en temps, nous nous regardons en souriant et commandons quelques verres pour nous éclaircir la gorge. Nous attendons le bulletin de la météo. Nous écoutons la musique des autres. Projetons un pique-nique pour demain soir, au pied du château de Queribus, avec des nappes blanches, des chandeliers, et des verres de cristal. Envisageons d’aller enregistrer le prochain album à Santa-Fé. Cherchons à savoir combien de temps nous tiendrons.

Quoi qu’il en soit, je considère que nos tête-à-tête sont de la plus haute importance. D’ailleurs, lorsque je retourne à ma chambre, ma femme allume la lumière et me demande si je ne suis pas trop fatigué. »

© Electric Unicorn, 02/1993

carca2

Share Button

Laisser un commentaire