« Ça hurle dans les rues », par Philippe Djian (Libération, 21/06/14)

Philippe Djian

105) Je ne suis pas amateur de foot. C’est comme la corrida, je n’y mets plus les pieds depuis vingt ans. Le foot m’ennuie. Mais ça ne me gêne pas tant que ça – enfin si, ça me gêne profondément, ça m’attriste.

106) J’ai dit que nous arriverions à l’été sur les genoux et je me suis trompé. Je n’avais pas pensé à la Coupe du monde. Je n’avais pas pensé à cette sympathique ferveur qui allait envahir l’espace et nous laisser souffler avec la putain d’horreur économique, les putains de guerres, la putain de jungle, etc. Et de fait, ça sourit jusqu’au fond des campagnes. Ça chante des hymnes. Ça hurle dans les rues.

107) Je m’interroge, bien sûr. Je me sens glisser vers cette frange infime de l’humanité que le foot laisse indifférente et je me demande s’il nous manque une case, si c’est une sorte d’infirmité.

108) A l’école, au moment de former les équipes, j’étais toujours le dernier choisi et je passais le match assis sur le banc de touche, à bâiller aux corneilles, à souffrir dans mes chaussures neuves à crampons. J’aurais préféré le tennis, au moins j’aurais pu ramasser les balles. En tout cas, ma mère se félicitait que je revienne aussi propre. Et quant à mon père, qui me considérait d’un œil torve lorsqu’il me surprenait avec un livre au milieu de la journée, rien ne lui plaisait davantage que mes bleus aux tibias – je diluais des encres de Chine que je m’appliquais au tampon puis séchais au buvard et il n’y voyait que du feu. Non qu’il fût un fervent adepte du ballon rond. Il craignait surtout que l’un de ses fils ne devienne homosexuel. Il pensait que le sport constituait une muraille contre laquelle viendrait buter cette infamie. Mon père était très old school, ce con. Etrangement, c’est lui qui m’a fait découvrir Léo Ferré. J’étais encore un enfant, il m’emmenait le voir sur scène. Il rapportait ses disques à la maison. Je me demande parfois si ce n’est pas là que tout a commencé.

109) J’achète l’Equipe, néanmoins. Aucun sport ne m’intéresse et je ne comprends rien à ce que je lis mais je suis bercé, je suis interpellé, surtout quand c’est très technique. C’est quelquefois très postmoderne, ça me plaît beaucoup. Durant quelque temps, j’ai été abonné à In-Fisherman. Très chouette, aussi.

110) J’ai découvert le golf, il y a peu. Je lis des choses comme/ toucher seulement 9 greens en regul et à peine 6 fairways, c’est limite lunaire, non, et ce putting inspiré et ce bon 6 m. enquillé pour sauver le bogey/ etc. J’ai l’impression d’y être. Ces types sont à la Haute Littérature ce que les Sopranos sont au Parrain.

111) Ce soir, il y a match, les rues sont désertes, étonnamment silencieuses. Je vais pouvoir continuer à regarder True Detective sans être dérangé. Je me demande si Matthew McConaughey porte une perruque. Quand je le vois découper sa canette avec son couteau de chasse, j’ai peur qu’il se blesse.

112) Ils sont trois, au-dessus d’une bassine, à nettoyer un fou de Bassan couvert de pétrole au point qu’on dirait un corbeau. C’est un travail long et délicat. Le succès n’est pas assuré. Et malgré les gants, ils s’en mettent plein les mains. En contrebas, sur la plage, quelques autres sont vêtus de combinaisons blanches et ramassent des galettes noires de la taille de bouses de vaches.

113) J’ai pensé à un titre. «Cent treize nuances de gris». Mais j’ai vu que c’était plus ou moins pris et je répugne à m’installer dans le lit des autres. J’ai abandonné l’idée. Et cependant, j’étais intrigué et je suis allé m’enquérir de l’ouvrage. J’imaginais qu’on y parlerait de désespoir, d’angoisse, de solitude. J’ai été servi.

114) Le problème n’est pas de savoir si nous allons battre ou non la Suisse. Le problème est de savoir combien de temps il va falloir encore attendre pour l’annexer. Je ne vois pas, sinon, comment nous allons redresser nos banques et combler nos déficits. Quand la solution est à portée de main. Allons-nous attendre de le perdre, ce match. En cas de victoire, je m’abonne à So Foot. Pour vous montrer à quel point un écrivain doit rester sur le qui-vive. Toujours prêt à décortiquer le monde, à l’éplucher, à mettre ses mains dans le cambouis ou écrire des sonnets. C’est notre travail, bien entendu, la raison de notre existence, et si j’ai parfois quelques mots durs pour certains de mes collègues, ces mots ne viennent pas du cœur, car je sais. Oh, comme je sais.

Philippe Djian, Libération, 21/06/14

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6 réflexions au sujet de « « Ça hurle dans les rues », par Philippe Djian (Libération, 21/06/14) »

  1. Ah, non pardon, mais ça ne sourit pas au fond des campagnes. Le foot, ils s’en balancent comme de l’an mille. La coupe du monde ? C’était quand ?

  2. ça alors, comment peut-il se laisser aller à traiter son père de « con » ?

    je suis hyper choquée !

    je préfère l’indulgence qu’il a eue, dans « Entre nous soit dit », quand faisant référence à ses parents et particulièrement à son père il a minimisé ses critiques envers lui en ajoutant quelque choses comme « il ne faut pas oublier que la vie ne leur a pas fait de cadeaux ».

    D’accord un garçon est plus prompt à se révolter contre son père qu’une fille (qui a plutôt envie de s’y attacher : « complexe d’Oedipe ») mais l’âge adulte étant venu, et étant lui-même devenu père, comme a-t-il pu écrire une phrase pareille ?

    Bien sûr je suppose qu’il a élevé ses enfants de manière à ce qu’aucun ne lui lance cette insulte. Ou alors zen comme pas deux il s’attend à l’entendre un de ces jours, car « il est écrit ? », c’est une loi naturelle peut-être que les enfants, les enfants devenus adultes critiquent avec autant de véhémence leurs parents.

    Michel Houellebecq dans « Non réconcilié » (recueil de poèmes) commence un texte ainsi (si je me souviens bien) :

    « Mon père était un con
    … »

    Bien sûr j’ai été hyper choquée par cette phrase brutale, sans appel, insultante,

    mais … j’adore ce poème parce que, à mon avis, grâce au rythme poétique qui berce, j’accepte les mots crus, sans détour, qui me montrent la réalité intense des sentiments négatifs que peut avoir un homme vis à vis de son père.

    Tiens, pour laver les affronts envers ces pères et pour rendre hommage au mien je vais écouter une nouvelle fois la chanson de Diam’s « Sur la tête de ma mère » (que je transformerai au masculin).

    Nota : Merci M’sieur Djian. Je vous aime quand même car grâce à votre « insulte ? » je ne savais pas en écrivant le début de mon message que j’allais arriver jusqu’à Michel Houellebecq et Diam’s.

  3. Au fait, Philippe Djian n’avait-il pas écrit que ses chroniques à Libé. allaient se terminer ?

    Bon, ben : « à bientôt de vous lire, M’sieur Djian ».

  4. Je suis littéralement morte de rire ! Tu m’as fait rire.
    Tu veux bien, dans un grand élan de tolérance, accepter les mots crus comme « con » (putain ça c’est du mot cru et pas du tout cuit), mais pas les idées qui vont avec ? Pourtant 1 mot = 1 idée, non ?
    En plus, il n’a pas dit que son père était con, il a dit « ce con ». Nuance !
    En plus, quand on est con, on est con. Père ou pas.
    En plus, ce fameux père l’a conduit jusqu’à Ferré. Excusez du peu. C’est sûr qu’en comparaison, Diam’s ou Houellebecq… Même à deux…
    Lol.

  5. C’était donc vous la femme qui êtes partie de son atelier en claquant la porte ?

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