« À l’aube » : entretien avec Philippe Djian (03/18, Le Bulletin Gallimard)

À l'aube

 

Malgré le titre, À l’aube est un roman très sombre…
Disons que c’est une aube un peu crépusculaire… Les personnages vont mal, s’en rendent compte, mais s’obstinent malgré tout, et en effet ça va de plus en plus mal. Dans ces conditions, difficile d’espérer vivre autre chose, changer de monde, sans en passer par des solutions radicales, définitives.Seul Marlon, le frère autiste de Jean, le personnage principal, semble pouvoir y échapper.

Plus le livre avance plus les personnages deviennent troubles, et soudain au détour d’une phrase le lecteur voit ses soupçons confirmés…
C’est quelque chose qui m’intéresse. Quand on rencontre des gens, une image mentale s’installe, puis on s’aperçoit que ce n’est pas vraiment ça, qu’ils sont différents. John n’est pas antipathique, mais simplement, en qualité de sherif, il a le pouvoir d’« influencer » certains événements… Dans une vision normale, morale, on pourrait le traiter de ripou, mais en fait ce n’est pas si simple. Joan, elle, est partie de chez elle à dix-huit ans, elle a été prise en charge par Dora, une amie de ses parents, qui lui propose de travailler comme call-girl. Comme elle trouve que ce n’est pas pire qu’autre chose, que c’est moins dur que caissière dans un hypermarché pour un salaire dérisoire, elle accepte.

Qui plus est, tous mènent une double vie…
C’est vrai, tous les personnages sont un peu bizarres, un peu critiquables, parce que tous ont une double vie, tous fonctionnent un peu à côté. Les parents de Joan étaient des intellectuels, des activistes radicaux, mais la mère multipliait les amants, le père se montrait un dragueur invétéré, et il avait peut-être une manière très personnelle de collecter des fonds.
De toute façon, on a tous plus ou moins des doubles vies, même si cette deuxième vie n’est ni abominable ni répréhensible. J’ai surtout l’impression, en tant que romancier, d’avoir le pouvoir de révéler sur mes personnages ce que beaucoup d’entre nous cachent dans la vraie vie.

Vous montrez beaucoup de tendresse pour ces personnages un peu déglingués ?
Je les aime, même les plus noirs comme Howard, parce qu’ils arrivent malgré tout à développer des sentiments très humains d’amour, d’amitié, de compréhension… Ils ont une vraie profondeur, et ça vient les laver de tous leurs actes un peu répréhensibles. J’essaie de montrer que même si on peut les condamner au nom d’une morale très stricte, ils ne sont en fait pas condamnables.

Le roman est structuré en deux parties…
J’ai trouvé intéressant de placer la scène la plus violente, qui serait le climax dans un thriller, au milieu du livre. Ensuite, on se retrouve six mois plus tard. Pourquoi six mois ? Parce qu’on est encore dans une certaine continuité, les blessures sont toujours là et en même temps tout a changé, le shérif a plus ou moins étouffé l’affaire, Joan a déménagé… On va maintenant pouvoir observer comment ça va se passer vraiment entre les personnages, et c’est là que ça devient encore plus intéressant.

 

© Gallimard, 03/2018

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